Historie

Historique

Le Sprudelhof de la ville de Bad Nauheim

Datum: 11.07.2007

Patrimoine architectural Jugendstil exemplaire en Europe

Par Rosemarie Koenig
Traduction de Charlotte Lenz-Niollet

La ville thermale de Bad Nauheim se situe dans la région de la « Wetterau » qui s'étend entre le massif du Taunus et celui du Vogelsberg à quelques 25 km au nord de Francfort. Les Celtes déjà avaient utilisé les eaux salées qui jaillissent sur le territoire de la commune. La cité thermale naît officiellement en 1835 bien que les vertus thérapeutiques des bains soient reconnues bien avant cette date. Bad Nauheim a très vite accédé dans les années 1900 à une réputation internationale et accueillait des curistes par milliers. On venait ici pour prendre les eaux et s'y soigner mais aussi pour jouir de la société excessivement mélangée à laquelle se mêlaient parfois des personnalités très connues. A l'aube du XXe siècle, la conception qu'on se faisait de l'hygiène obligea à envisager la construction de toutes nouvelles Maisons de bains. Mais tout aussi déterminant fut le désir d'innover sur le plan artistique. Bad Nauheim faisait partie du Grand-Duché de Hesse-Darmstadt dont le souverain le grand-duc Ernst-Ludwig de Hesse était un esthète et un homme de progrès. Il avait réuni à Darmstadt en 1899 sur la colline dite « Mathildenhöhe » une colonie d'artistes très renommés du Jugendstil. Ce mouvement artistique dit « Jugendstil » (1895-1910) était une rébellion contre l'historicisme que l'on jugeait être une rumination permanente de styles dépassés et il fit naître un nouveau langage de formes originales. Le courant réformateur appelé « Reformbewegung » aspirait à faire pénétrer l'art dans le quotidien lui conférant ainsi une valeur esthétique et en lui donnant des formes nouvelles. Le grand-duc était également préoccupé de la rentabilité de ce projet et il considérait cette alliance des activités thermales et de la création artistique comme étant une source prometteuse de revenus. Il pouvait ainsi réaliser son v'u : « Que ma Hesse prospère et l'Art en son sein ».

Les nouvelles Maisons de bains de Bad Nauheim devaient ainsi illustrer cette volonté. Les deux chambres parlementaires votèrent une somme de 10,5 millions de mark-or pour réaliser ce projet ambitieux qui englobait :
Sprudelhof, bâtiments techniques tels chauffage urbain, générateur électrique et laverie situés à l'est de la gare, une nouvelle Trinkkuranlage (buvette), agrandissement de la kurhaus avec une salle de concerts et un établissement horticole à proximité du parc.

Le Sprudelhof fut construit entre 1905 et 1911 par l'architecte Wilhelm Jost qui a élaboré une architecture ménageant tradition et modernisme pour satisfaire aux goûts d'une clientèle qui se recrutait dans la noblesse et dans la bourgeoisie. C'était déjà lui qui avait réalisé l'inhalatorium en 1902 alliant avec succès l'historicisme et le Jugendstil. Ce bâtiment abrite aujourd'hui la bibliothèque municipale.

Wilhelm Jost était entouré de grands artististes du Jugendstil comme Heinrich Jobst, Julius Scharvogel, Wilhelm Kleukens et Albin Müller. Le complexe du Sprudelhof se situe sur l'axe qui part de la gare en passant par la source appelée grosser Sprudel et aboutit au parc. Au bout de la Bahnhofsallee, un large escalier inserré entre deux bâtiments administratifs qui sont une sorte de portail, descend dans la cour du sprudelhof. Autour de cette cour au milieu de laquelle se situent les sources, Jost a construit les Maisons de bains reliées entre elles par des arcades en les disposant par trois symétriquement de chaque côté de la cour dans la longueur créant ainsi un ensemble fermé sur trois côtés, le quatrième étant ouvert sur le kurpark. La vue d'ensemble de ces bâtiments évoque un château. Jost lui-même définit son 'uvre comme «une approche très libre d'un baroque de formes simples. » Jost ne fut pas le seul artiste de ce mouvement artistique du Jugenstil, qui est encore dans sa phase ascendante à cette époque, à puiser dans les formes du néo-baroque. De fait, cette ligne courbe qui amène au Jugendstil floral tel qu'il s'exprime au tout début, se retrouve dans le dessin des bâtiments et de leurs toitures très animées par des clochetons-horloges, des lucarnes et des cheminées d'aération. Mais au fur et à mesure de l'avancement des travaux, la mode et le style Jugendstil évoluent, les formes florales font place à des lignes géométriques et le décor des Maisons est plus sobre voir même strict.

C'est au sculpteur Heinrich Jobst que l'on doit les bassins monumentaux des trois sources qui constituent le centre du Sprudelhof. Sur la façade des bâtiments administratifs ainsi que sur celle des deux premières Maisons de bains, on voit des structures du crépi qui symbolisent des lignes ondulantes et colorées avec au milieu des bulles de gaz rappelant ainsi l'eau thermale. On retrouve ces motifs sur les balustrades en fer forgé qui ornent les balcons. Les entourages arrondis des portes d'entrée de ces édifices sont en coquillart de Würzbourg partiellement décorés de coquillages. Les arcades, les frises qui ornent les toitures et l'encadrement de la Maison 3 ont un décor de coquillages, de crabes, de serpents de mer, de seiches et d'hippocampes et de sirènes. Toutes ces sculptures et ces décors célèbrent l'eau bienfaitrice.
Les vitraux de la toute première période varient de taille et de forme. Ceux qui ornent les cages d'escalier des bâtiments administratifs représentent des paysages mais aussi les jets des sources. Dans les Maisons 4 et 5, leur forme est ovale et allongée et les motifs colorés et irisés interpellent l'imagination. Là et sur d'autres portes et fenêtres, on observe des lignes ondulantes que l'on peut qualifier de « coups de fouet ». La maison qui fut construite juste après, a des fenêtres dont les vitraux sont lumineux et sobres par leurs couleurs et leurs formes illustrant ainsi l'évolution du Jugendstil vers des formes géométriques.
Toutes les Maisons ont une disposition semblable et comptent quatre parties : l'entrée amène dans un hall d'attente décoré jouxtant un schmuckhof (cour intérieure) autour duquel on a disposé les cabines de bains. On compte en tout 266 baignoires faites en bois d'Australie. On accède aux cabines par une longue galerie. Jost a crée les carreaux qui habillent les parois en en décorant le haut par un bandeau dont les formes et les couleurs varient. De plus il a dessiné un mobilier laqué blanc. On dénombre quatre cabines princières avec suite très richement décorées. Les bâtiments arrières sont fonctionnels. La décoration intérieure de chacune des Maisons forme un tout où l'architecture, la peinture ainsi que la sculpture et le savoir-faire d'artisans qualifiés se conjuguent. Des matériaux multiples et des techniques variées aboutissent à un feu d'artifice prodigieux de couleurs et de formes. Citons en passant des crépis structurés, du coquillart, du marbre, des mosaiques, des carreaux de céramique émaillée, du gré et la brique vernissée, du vitrail et du métal. La vision artistique est présente dans le moindre détail, même les cache-radiateurs, les clapets d'aération et les ferrures ne lui échappent pas.

Jost reprend le thème de la cour et de la source dans chacune des cours intérieures (schmuckhof). Au centre de cet espace trône un bassin et la ressemblance avec un cloître est plus ou moins voulue. Le schmuckhof de la Maison 3 abrite une roseraie de roses anciennes d'Angleterre. C'est l'Association « Jugendstilverein » qui en a pris l'entretien sous son aile.

C'est en 1909 que sera construite la dernière Maison 7 que l'on considère à juste titre comme étant l'apothéose de tout cet ensemble architectural Jugendstil. L'architecture sobre du hall d'attente est compensée par une décoration somptueuse faite de céramiques émaillées et irisées. Les formes géométriques des carreaux structurent les murs et laissent entrevoir le passage à l'Art déco. Le schmuckhof dont la décoration est en terre-cuite rappelle des cloîtres italiens. Grâce à un mélange spécial d'argile et une cuisson à haute température, ces plaques en terre-cuite ont résisté aux intempéries et l'intensité de leur couleur est impressionnante. Elles ont été élaborées et fabriquées par Julius Scharvogel dans la Manufacture de céramiques de Darmstadt fondée par le grand-duc Ernst-Ludwig. Des carreaux de grand format et de couleur ambre richement décorés en relief habillent colonnes, socles arcades et bancs. Ces surfaces ont été entièrement modelées par l'artiste. Des nus, femmes et hommes, parent alternativement les colonnes ainsi que des motifs de la faune et de la flore et de la mythologie : fleurs, pélicans, hippocampes, grenouilles, méduses, licornes, étoiles de mer et poissons. Les décors de la fontaine ajoutent à la gaieté ambiante : des jets d'eau jaillissent des seins de sirènes assises sur le rebord du bassin et une ronde joyeuse d'enfants les domine.

Le sprudelhof de Bad Nauheim démontre comment des bâtiments fonctionnels destinés à un usage thermal sont en fait surtout des 'uvres d'art. L'architecte Wilhelm Jost a, en étroite collaboration avec des artistes contemporains, su créer tout un ensemble artistique où cohabitent harmonieusement des arts différents. En fin de compte le curiste qui était venu essentiellement pour se soigner, se voyait transporté dans un monde magique qui irradiait la joie et la grâce.